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SHORT TIME

La Malédiction de la divergence

Par Claire Castillon, illustrations : Anta/Oxy illustrations

À la fin du xixe siècle, toute la France vit à l’heure solaire. À partir de cette importante instauration, Claire Castillon nous raconte ses rêves où la malédiction de la divergence s’efface peu à peu pour faire place à la synchronie du temps.

Il y a un gros problème avec mes rêves. Autrefois, ma vie onirique se soumettait aux mécanismes habituels. Je déplaçais, je condensais, et si le réveil n’avait pas tout effacé, je tentais de comprendre. À présent, mes rêves m’inquiètent profondément. L’horloge même de mes songes est brisée. D’ordinaire, dans mes rêves, si les amants manquaient leurs rendez-vous ou si l’un d’eux arrivait en retard, parfois si tard qu’il se retrouvait seul à la table d’un café, ce n’était pas parce qu’ils s’agitaient au rythme de temporalités différentes, ou parce que leurs montres étaient sévèrement désaccordées. Non, le temps n’était jamais en cause, mais seulement son mésusage. C’est là la source de tous les retards, et spécialement amoureux : comme dans les films de guerre avant l’assaut nocturne, le couple, visages recouverts de suie tels des commandos de sa Majesté, a réglé ses montres, selon l’expression martiale et consacrée : « Mon amour, il est 18 h 28.
Je serai au restaurant dans une heure.  » Le problème n’est pas non plus, comme on l’explique souvent, l’excès de confiance narcissique du retardataire, à qui l’on prête à tort la volonté de vérifier ainsi les sentiments de son partenaire. Non, ce dernier pense tout simplement plier le temps à sa volonté, le ralentir au besoin. Quand il s’élance pour un trajet en métro, même pour un parcours habituel dont il connaît les quinze stations et qu’il parcourt en moyenne en trente minutes, il s’en accorde toujours quinze supplémentaires afin de parfaire sa tenue. Car il ne doute pas que les quinze arrêts habituels, les portes de la rame ouvertes et fermées trente fois, les départs parfois lambins parce que le conducteur, plus attentif qu’il n’y paraît, attend que soient montées des femmes frêles trimballant d’énormes valises, que ces événements donc, n’auront pas lieu. Bien sûr, il n’en va jamais ainsi. Tout ce qui a lieu d’ordinaire a lieu en ces moments d’exception.

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© Anta/Oxy illustrations

Outre ces minuscules impairs qui désynchronisent les hommes et les cœurs sans découpler leurs montres, mes rêves d’avant accueillaient avec mansuétude une galerie d’occasions ratées, puisée souvent dans quelques romans de chevet ou quelques films classiques. Mais tout a changé depuis ce terrible dîner de jeunes têtes où le matheux de service, au lieu de se contenter de quelques jeux scientifiques de nature à égayer une soirée morne, a passé son temps à décrire l’inégalité temporelle de la France avant le développement du chemin de fer. Il a invité les convives à imaginer les conséquences tantôt bénignes, tantôt gravissimes, tantôt scabreuses, rarement heureuses, de ces déconnections imposées sans malice à chaque village, à chaque ferme, à chaque voyageur, par un esprit du temps impossible à repérer avant que ne se multiplient les rencontres avortées, les trains attrapés de justesse, quand le passager trop sûr de lui, qui l’avait battu à la course, croyait pouvoir sauter sur une marche et ouvrir la porte. Malheureusement, souvent essoufflé, il n’était pas rare qu’il glisse aussitôt en équilibre et finisse sur le tarmac, ou, plus grave, sous les roues des wagons. Il était évident pour cet interlocuteur si savant que ces morts des temps disparates avaient été très nombreux et qu’on avait dissimulé cette hécatombe qu’il chiffrait à des milliers de morts et d’estropiés ; des martyrs d’un dérèglement auquel il ne comprenait rien.

Le temps n’était jamais en cause, mais seulement son mésusage

Depuis, contaminé par ses paroles, je connais en rêve l’autre temps, celui où les heures étaient désaccordées. Je ne cesse de me réveiller, trempé, à chaque rencontre ratée dans mes rêves ratés. Mon médecin, qui me bourre de somnifères, penche pour de sévères apnées du sommeil, il m’a prescrit une orthèse ridicule, qui déforme le bas de ma mâchoire inférieure, puis un appareillage complexe, une bouteille d’oxygène reliée par un long tuyau à un masque de pilote de chasse. Ne pensez pas que le dispositif est silencieux. Je me suis bien gardé de révéler le contenu de mes rêves à mon médecin, ni surtout leur dimension obsessionnelle. Résultat : la nuit, je suis condamné par mes ironies temporelles à demeurer un célibataire de rêve, pendant que, dans mon lit, je suis voué à rester un single bien réel, dissocié réellement, non par le temps, mais par la médecine. Car, autant que les montres, les améliorations thérapeutiques dressent des murs infranchissables entre les amants présomptifs.

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© Anta/Oxy illustrations

Chaque matin, je me souviens qu’une catastrophe sans recours a eu lieu au cours de la nuit et que l’humanité a sombré. Chaque matin, je me lève épuisé, frustré, je passe la matinée à recenser toutes les femmes dont je n’ai même pas croisé la route et je pressens que rien d’important ne m’arrivera, en amour, si je ne parviens à surmonter cette malédiction oniriques des monades, à chacun son temps. Avant, j’étais heureux de sauver régulièrement les travailleurs des Twin Towers – parce que les avions heurtaient des tours vides la nuit – à défaut de l’humanité tout entière, parfois, comme le héros lilliputien de L’homme qui rétrécissait qui, à la fin du film, plutôt que de résister à sa destinée non désirée, cède à l’amor fati et part, valeureux, à la conquête de l’infiniment petit. Je suis sur le point de m’abandonner à la puissance séparatrice de mes songes, à la force dissolvante des montres molles, pliées dans tous les sens, mais jamais dans le même. Je regarde ma montre plate, elle est la clef de l’amour et je commence à comprendre que je n’ai qu’une solution : réussir le reset de mes rêves de séparation, remonter le temps, courir à contre-temps, non pas avant ce dîner fatidique qui a saccagé mes nuits et bousillé ma vie, mais juste après. Après le cadran solaire, la clepsydre ou le sablier.
Je parie d’abord sur le temps atomique, la modernité des horloges à césium, dont le mètre étalon est, depuis les années 70, la seconde, l’équivalent du mètre étalon de la rue de Vaugirard, à Paris. Je peux réciter sans mollir sa définition imparable : « durée de 9 192 631 770 périodes de la radiation correspondant à la transition entre les niveaux hyperfins de l’état fondamental de l’atome de césium 133  ». Moi non plus je n’y comprends rien, et depuis que j’ai appris que ces centrales à secondes nucléaires vaporisent ce césium à l’aide d’un four, et bien que leur marge d’erreur soit de 1 seconde tous les trois millions d’années, je redoute un Tchernobyl temporel. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Des millions de morts pour une seconde tous les trois siècles ? Je me rêve ensuite, rêve éveillé, en arpenteur. Télégraphe, chemin de fer, il faut unifier, je parcours la France avec une énorme horloge, gage de sa précision, je suis le maître des horloges, des montres et des chronomètres, je synchronise à tout-va, c’est devenu mon surnom, « le synchronisateur  ».
En effet, j’anéantis les temps régionaux, les temps des villages, ceux des villes, les trains circulent, les télégraphes convolent en justes noces. Je suis l’homme le plus puissant de France. Je voudrais entrer au BIH, le Bureau international de l’heure, mais il n’existe plus. Je postule pour un stage à l’IERS, le Service international de la rotation de la Terre. La conquête de l’heure unique est plus complexe que la colonisation de Mars.

Je suis le maître des horloges, des montres et des chronomètres, je synchronise à tout-va

Mes rêves s’améliorent doucement. Mais les instruments de mesure restent mécaniques, incertains. Je ne suis pas encore passé au quartz. Côté rencontres, ce n’est toujours pas ça. Disons même que c’est toujours le néant. Jusqu’au jour où je passe devant une boutique d’horlogerie. Dans la vitrine, une jeune femme semble synchroniser toutes les montres exposées, quel que soit leur mécanisme. Je patiente devant le magasin. Lorsqu’elle a fini, toutes sont à la même heure, ô miracle. Pour toutes, le temps s’écoule à la même vitesse, au prix, sans doute, de corrections quotidiennes puisque la montre atomique qui ne se décale que d’une seconde tous les vingt siècles n’existe pas encore. J’invite cette jeune femme à prendre un verre. Il ne s’agit entre nous que de discussions horlogères. Puis elle m’invite à la remplacer dans la vitrine et à accorder quotidiennement les instruments de mesure qu’elle recèle. La synchronie existe, j’ai le pouvoir d’imposer l’accord parfait à des mécanismes de précision pourtant récalcitrants.
Un soir, alors que la nuit de la vitrine va s’écouler au même rythme rassurant, elle m’embrasse. Elle me parle de télépathie, nos pensées s’accordent, dit-elle, elle est sûre que nos corps n’attendent que ça. Cette nuit, je le sais, pour la première fois depuis longtemps, les trains arriveront à l’heure, les amants n’erreront pas sans espoir dans le vaste monde, la civilisation survivra et j’aurais surmonté la malédiction de la divergence.